Les écoliers kismars apprennent que leur pays est né de la révolution joyeuse, la guerre de libération menée par Luc Oche contre les barbants. Cet évènement amena la fondation du Keskonsmar. Il marque par conséquent l’an 0 du calendrier kismar. Cela dit rien n’aurait été possible sans le réveil de l’Île Arante. Cette île abrite le Piton Monty, la source comique unique et le seul volcan au monde à propager du gaz hilarant.
Le changement d’air salvateur
Avant le Piton Monty, l’atmosphère n’était pas à la franche rigolade sous les dernières monarchies de l’Onvasmarée. Les peuples sinistrés subissaient les conflits sans fin de leurs tristes sires et autres princes sans rire. Ces derniers ne rataient jamais une occasion pour se faire la guerre : convoitise des terres et des richesses voisines, jalousies familiales et rancunes tenaces, soifs personnelles de gloire et de pouvoir… Somme toute rien d’exceptionnel dans l’histoire de l’humanité.
Les armées en campagne martyrisaient les pauvres paysans, les pillaient de leur blé, les flaquaient sur la paille. Il ne restait en plus, pour se nourrir, que des champs de bataille. Les masses laboureuses n’étaient pas les seules exploitées. Les travailleurs des villes étaient spoliés de l’argent du labeur, tout l’argent du labeur, même l’écu de la crémière. Tout était confisqué pour les forts de guerre. Les élites dans leurs joutes égoïstes se riaient des masses, pendant que le peuple, lui, ne riait pas du tout.
L’irruption volcanique de l’île Arante entraîna le changement d’ère salvateur. Poussées par les vents, les émanations de gaz hilarant provoquèrent les premières explosions de rire général, qui se propagèrent telle une épidémie car le rire est contagieux. Le pays était-il pris de folie? Méconnaissant le rire, une grande partie de la population fut stupéfaite par ces quintes d’expirations saccadées accompagnées de «Ha! Ha! Ha!» de «Ho! Ho! Ho!» ou de«Hi! Hi! Hi!», et toutes les combinaisons possibles.
Quelle était cette drôle de maladie? Les rieurs étaient pris de douleurs : ils se tenaient les cotes, se tapaient les cuisses, souffraient des abdominaux et des zygomatiques, parfois au point de finir en larmes ou à se rouler par terre. D’autres plus honteux avaient mouillé leur fond de culotte. Cependant et l’effet de surprise dissipé, on s’aperçut que la souffrance n’était pas si terrible. Elle n’était qu’un modeste désagrément comparé au bien-être finalement ressenti. Le peuple enthousiaste se mit à guetter les moments où le rire allait les reprendre, ne se doutant pas qu’un drôle de volcan avait fait éruption dans leur vie.

Sur le moment ces événements ne firent pas rigoler tout le monde. Dans le Bulbe, le dernier représentant de la grande lignée des Khul, Parlamon Khul, souverain du Bulbe Ô combien insensible aux aspirations de son peuple, se montrait revêche à l’hilarité ambiante. Comme il vivait reclus et ne mettait jamais le nez dehors, il n’avait pu inhaler le gaz désopilant. Parlamon Khul et sa tête malade pensaient que ses sujets se moquaient de lui. Il décida d’envoyer des soldats arrêter tous les rieurs. Comme ces derniers à peine sortis se mirent à se bidonner, il détacha sa garde personnelle pour qu’elle arrêtât les soldats qui devaient arrêter les rieurs. Ces derniers succombèrent à leur tour. Le roi sorti alors sermonner la garde qui devait arrêter les soldats qui devaient arrêter les rieurs. Enfin il tomba sous l’influence du Piton Monty et l’on pouvait considérer que tout le monde avait été conquis par le rire.
Tout le monde ? Non ! Une contrée peuplée d’irréductibles pisse-vinaigres résistait toujours et encore aux effets du gaz hilarant. Il s’agit des barbants et c’est sans espoir car ces incurables grincheux y sont génétiquement insensibles. Observant l’Onvasmarée voler en éclats (de rires), les fourbes agélastes comptaient bien profiter de la situation.
L’occupation barbante
Les gens étaient heureux, mais comme des imbéciles. Rire sans savoir pourquoi est certes bien agréable mais très abrutissant. A sa sortie des eaux le volcan malpropre dégazait sans relâche, ne laissant aucun répit à des populations parfaitement déboussolées. Plus rien ne fonctionnait, le peuple était devenu ingouvernable et les gouvernants incapables de gouverner. Toutes ces provinces pouvaient être facilement conquises, et les barbants peu blagueurs triompher sans coup férir. Ils prirent une revanche sur l’Histoire qui jusque là ne leur avait jamais souri. Ces tristes voisins du Sud s’étaient toujours sentis méprisés de ne jamais avoir envahi personne. Pire, leur palmarès militaire affichait une collection de déculottées mémorables. L’occasion faisant les larrons, enfoirés, ils s’accordèrent leur première aventure impérialiste.
Surtout les grands Mornes, appelés aussi les Maussades, sombres rois de la Barbe, avaient astreint leurs sujets à une religieuse austérité, afin qu’ils trouvassent normal de se faire spolier tous leurs biens. Leur dogme considérait le rire comme un péché, comme toutes autres forme de plaisir d’ailleurs, mais rien d’exceptionnel dans l’Histoire de l’humanité. Sinistre XI, grand Morne à l’époque, régnait sur une Barbe fatalement de mauvais poil. Il missionna une armée de moines trapus faire passer l’envie de rire à tous ceux qu’ils croiseraient.
L’occupation barbante fut pénible. Rien d’horrible, les barbants ont toujours été plus bêtes que méchants. Ce ne sont pas des criminels, ils savent en revanche se montrer insupportables au delà de toute expression.
Grossiers, les barbants visitaient les gens toujours à l’heure des repas, s’invitaient à table et leur retiraient le pain de la bouche. Puis les sagouins mettaient les pieds dans le plat et crachaient dans la soupe. Cela ne les dégouttait pas pour manger comme des cochons, et le repas terminé, ils mordaient la main qui les avait nourri. Enfin, ils se retiraient dans les chambres comme des voleurs pour y piquer un somme. Chez les plus riches, ils pétaient dans la soie pour les mettre dans de sales draps.
Le monde agricole eut encore à subir des brimades. Afin de rajouter du bazar au désordre, les paysans furent obligés de placer leur charrue avant les bœufs, les floriculteurs envoyés aux fraises et les fruiticulteurs sur les roses. Au final, ils en virent des vertes et des pas mûres ! Provocateurs, les envahissants courraient sur le haricot des maraîchers, coupaient l’herbe sous les pieds des éleveurs pour les rendre chèvre, puis les envoyaient paître.
Les barbants avaient du métier pour se montrer contrariants, casser les pieds des cordonniers, saouler les taverniers, les briser aux verriers, les hacher menues au bouchers, faire scier les bûcherons. Les tisserands filaient un mauvais coton, les laitiers tournaient mal, les sorciers et les shamans avaient perdu leurs esprits.
C’est sûr, ils cherchaient la petite bête. Il ne faut donc pas s’étonner si les barbants s’en prirent aussi aux animaux. Ils essayèrent d’attraper les mouches avec du vinaigre et de casser trois pattes à un canard, sans succès. Ils taquinèrent le goujon mais noyèrent le poisson. Ils levèrent des lièvres, en coururent plusieurs à la fois, puis posèrent des lapins trouvant qu’ils avaient d’autres chats à fouetter. Enfin ils allèrent traire les poules, puis passèrent du coq à l’âne pour crier haro sur le baudet.
L’incorrection barbante ne rencontra aucune limite, pas même celle de l’âge. Irrespectueux jusqu’aux aînés, ils allèrent jusqu’à pousser mémé dans les orties. Moche. Les plus jeunes ne furent pas épargnés puisqu’ils faisaient boire les parents afin que les enfants trinquent. Très moche.

La turpitude barbante plombait l’ambiance, mais l’hilarité reprenait aussitôt que le volcan pétait son gaz. Comme personne n’avait encore fait le rapprochement, c’était à rien y comprendre. Il se jouait ces scènes surréalistes voyant des bourreaux désabusés par le fou rire irraisonné de leurs victimes. Cette époque atypique fait référence et influence toujours l’état d’esprit au Keskonsmar. Quoiqu’il arrive, il convient de rester de bonne humeur. Mieux, il faut parvenir à rire des épreuves et tourments de la vie, quelle belle leçon. « Qui rira vivra » claironne ce proverbe kismar. L’occupation barbante qui aurait pu être vécue comme un traumatisme est devenue un événement fondateur de la pensée kismare. En attendant, les populations s’étaient résignées aux préceptes de la police religieuse représentée par les moines trapus. Ils enseignaient que le rire était l’émanation d’une souffle diabolique et ceux qui s’y adonnaient étaient par conséquent possédés par des entités maléfiques. N’importe quoi. Pour les barbants, rire c’était faire preuve de mauvais esprits.
Il fallait sortir de cette impasse. L’Onvasmarée avait besoin d’un héros qui la délivre des barbants, d’un homme qui ne cherche pas midi à quatre heures, car il était l’heure de bouter.
Luc Oche et la quête du Piton Monty
C’est l’histoire d’un mec qui déjà tout petit faisant rire ses camarades d’école. C’est l’histoire d’un mec du fond de la classe, la sociale aussi. Luc Oche forgeât le destin d’une nation, ni plus, ni moins, on va pas la jouer petit bras. Il fonda le Keskonsmar, en s’appuyant sur ses remarquables qualités de visionnaire et de meneur d’hommes. Le jeune Luc se fit connaître comme amuseur dans les tavernes, et gagna ainsi ses premiers écus Khuls. Son verbe et son esprit furent bientôt tellement appréciés qu’il devint la coqueluche des plus prestigieuses cours de l’Onvasmarée. Le farceur n’avait pourtant ni la langue dans sa poche, ni fourrée dans quelques puissants fessier pour se cacher derrière. L’irrévérencieux osait même égratigner ces derniers lors de ses représentations, mais cela passait parce qu’il faisait rire. Et il y en avait pour tout le monde, pour la gauche, pour la droite et pour le centre de la salle.
L’irruption de la mystérieuse épidémie de rire le mis au chômage car il n’y avait plus besoin de payer pour se dilater la rate. Pas contrarié, il remarqua que la rigolade s’était miraculeusement démocratisée.
Comique réputé, Luc Oche se cacha dans la province de la Biture pour échapper aux moines trapus sur sa piste. Il s’abrita dans l’une des nombreuses tavernes, s’adonna à la boisson pour ne pas se faire remarquer, et fit preuve d’un sens de l’intégration remarquable. Au détour d’un godet, il entendit parler d’une drôle de montagne. Elle se soulagerait bruyamment de jolis panaches roses qui rendraient fou de rire quiconque les respirait. Sachant que les biturés voyaient fréquemment des éléphants de la même couleur, notre exilé poli tique, s’excusant de ne pas avoir assez bu pour avaler une telle histoire d’ivrogne. Enfin, de l’entendre répéter de la bouche d’un, deux, plein de biturés, Luc décida de mener sa propre enquête. Il avait aussi besoin de prendre l’air pour échapper aux haleines alcoolisées.

Il se mis ainsi en quête du Piton Monty. Mais pour s’aventurer dans les tréfonds de la Biture sauvage, notre héros avait besoin de s’entourer de compagnons de voyage. Face aux dangers qu’il allait rencontrer, cette équipe devait être de qualité, pas de la camelote. Il ne put, hélas, faire autrement que de recruter dans les tavernes de la Biture.
Luc Oche débaucha des débauchés, pour qui la tendance à prolonger les haltes à la buvette valu le sobriquet de « Chevaliers ronds de la table ». Le voyage fut long, et aux escales y burent. Oui, les cadavres se ramassaient par dizaines et parmi leur victimes figurent des noms prestigieux. Mais les Jéroboam, Salmanazar, Nabuchodonosor et autres Melchizédec qu’ils descendirent n’avaient rien de sublimes souverains. Bien que de taille conséquente, ils se trouvaient sans défense sitôt que cette bande de crève-la-soif en avaient fait sauter le bouchon.
La troupe se révéla moins vaillante sur la route qui monte au Piton. Il faut connaître le film. A peine le danger fut-il survenu que ses hommes avaient courageusement disparu. Ils prirent la tangente après avoir été insultés par des gardes en mauvais français, tournèrent les talons face à un essaim de jouvencelles excitées, détalèrent après avoir été mis déroute par un lapin sauvage, ne se posèrent aucune question pour éviter de traverser le pont de la mort.

Excédé par cette équipe de pochtrons poltrons, Luc Oche finit par leur demander d’aller se faire voir, en restant poli. Et il y allèrent. Luc les abandonna à leur sort et acheva sa quête seul. Libéré de ses boulets, il parvint au fumeux volcan. Comme pour lui souhaiter la bienvenue, ce dernier l’accueillit en lâchant un remarquable panache de gaz hilarant. Luc retrouva instantanément sa bonne humeur et rit de bon cœur. Lorsque la montagne dégaza, elle produisit un formidable bruit de pet.
Luc Oche explosa de rire et comment s’en étonner ? Les détonations intestinales ont tendance à provoquer un fou-rire universel, qui ne connaît pas l’âge ni la couleur de peau. De toutes les cultures, de la soi-disant plus primitive à la prétendument plus avancée, vous trouverez toujours du monde pour rigoler du bruit des pets. A peine eut-il le temps de méditer cette pensée humaniste foireuse, notre héros fut englouti par un épais nuage de couleur rose éléphant. Il fut secoué par un nouveau rire, surprenant, incontrôlé, inarrêtable… dangereux. Une nuée toute juste crachée par le Piton est tellement concentrée en gaz hilarant qu’elle peut entraîner la mort par le rire. Mourir de rire est la plus belle des fins de vie, affirme-t-on non sans snobisme au Keskonsmar.
Luc Oche survécu à cette épreuve, en pleine forme, mais avec un pantalon à changer. Il observa le panache se propager à l’intérieur des terres, entendit de loin en loin des rires crétins suivre sa progression. Ce fut l’illumination. Les mystérieuses esclaffes inopinées étaient liées aux dégazements d’un volcan. Les gens n’étaient ni fous ni possédés, seulement victimes d’un phénomène on ne peut plus naturel. Luc se réjouit de la réalité d’une telle machine à rire, capable de dérider un pays tout entier. Et surtout ses compatriotes n’avaient plus de raison pour se laisser punir de rire.
Le soulèvement, Général !
Pressentant que les barbants ne partiraient pas si seulement on le leur demanderait, Luc Oche élabora un projet de guerre vraiment pas conventionnel. Ce ne serait pas une guerre pour de rire, mais il était encore possible de bien s’amuser au passage. Luc, saint homme, voulait une libération avec zéro mort, à part de rire peut être. Des baffes pourraient être distribuées, des bosses pousser, mais aucun rendu d’âme, cassage de pipe ou avalage d’acte de naissance ne devrait être déploré. Les américains n’ont rien inventé. Cinq siècles avant la (première) guerre du Golfe, Luc Oche inventa la première guerre propre, plus blanche que blanche. Les barbants seraient juste ridicules, et le ridicule ne tue pas.
La guerre de révolution kismare fut marquée par l’utilisation d’armes de dérision massive, à base de farces, attrapes, et coups fourrés loufoques. Au début, des rebelles, organisés en petites troupes de guerriers héros, multiplièrent les attaques surprises contre les moines trapus. Cette guérilla s’appuya sur une remarquable logistique d’ateliers et de laboratoires, fournissant à l’envie : planches à ressort frappantes, ballots jetables de poil à gratter, de poudre à éternuer, hallucinogène, … des boules puantes explosives, des peaux de bananes ultra-glissantes, et tout un arsenal d’objets piégés délirants. Les rebelles s’en donnaient à cœur joie, harcelaient les moines en patrouille, dans leur campement, n’importe où, n’importe quand, sans répit. Insaisissables, ils déguerpissaient dans de grands éclats de rire, abandonnant leurs victimes hébétées, démangées, mouchés, traumatisés, empestées, déséquilibrées… A la longue, les dépositaires de l’ordre moral le retrouvaient dans les chaussettes.
Craignant la répression des civils, Luc Oche envoya des éducateurs spécialisés de la blague dans les villes et les campagnes.
Quand les barbants s’invitaient à table, ils se faisaient offrir le pain noir, trempé dans de la soupe à la grimace. C’était servi d’une main de fer dans un gant de velours, car nourris avec cette pitance infâme, les pique-assiettes avaient encore les crocs. Les plus courageux corsaient le menu avec de la vache enragée accompagnée d’une bonne salade de phalanges. Mais zéro mort oblige, personne ne leur fit manger les pissenlits par la racine. Écœurés, les barbants en préféraient le « qui dort, dîne », mais leur sommeil était ruiné par des lits en portefeuille.
Les paysans avaient retrouvé la patate. Les fruiticulteurs s’étaient refait la cerise. Ils ramenaient désormais leur fraise pour secouer les moines trapus comme des pruniers et leur distribuer des pêches. En pleine poire, plus d’un finit dans les pommes. La réponse des bergers fut de prendre les barbants pour des jambons en leur faisant croire qu’ils étaient devenus copains comme cochons. Ils les invitaient aussi à manger, non pour leur donner de la confiture mais en les considérant bêtes à manger du foin.
Formée, exaltée et équipée pour jouer des tours aux envahisseurs, la population civile finit par s’engager dans cette drôle de guerre. Le vent de révolte tourna au soulèvement général. Tout le monde, du plus petit au plus grand, et papy, faisaient de la résistance. La majorité réussissaient à ne pas se faire prendre, mais dans le cas contraire la consigne était d’apporter comme réponse unique lors des interrogatoires de la police religieuse : « Parle à mon Luc ! ».
Dans sa grande clairvoyance, Sinistre XI compris qu’il tenait là l’instigateur de la révolte. Il se déplaça sur le terrain accompagné d’une escouade pour mener personnellement l’enquête et choper ce Luc. Croisant des villageois au bord de la route, il exigeât avec morgue « Je veux voir votre Luc ! ». La réaction qu’il obtint en guise de réponse le choqua profondément. Médusé, il regarda déguerpir des rieurs fiers de leur facétie. Dès lors, il était attendu. Plusieurs groupes de rigolos vinrent par la suite à sa rencontre pour lui demander « Es-ce que tu l’as vu ? ». Le Morne tomba dans le panneau bien des fois avant de comprendre qu’on se moquait de lui. L’incroyable Luc l’avait rendu vert de rage. Bête et méchant, il menaça cette fois de mettre l’Onvasmarée à feu et à sang si le chef rebelle ne se livrait pas. Ce dernier envoya un messager pour organiser une rencontre d’hommes à hommes, dans ce qui deviendrait la bataille décisive de la guerre de libération kismare.

La bataille du lac Satif
Le lac Satif était le coin idéal pour se soulager de la congestion barbante. L’étendue d’eau saumâtre se trouve à cheval entre les provinces du Bulbe et de la Barbe. Luc Oche y posa sa selle, dans un cadre bucolique, en contrebas d’un plateau planté d’une magnifique forêt.
Elle y passa toute entière, pour construire la plus impressionnante armada de catapultes de l’histoire kismare. Parfaitement camouflées depuis leur promontoire, les engins de siège allaient déverser du poil à gratter de manière massive. Les chimistes rebelles en avaient concocté une nouvelle formule, tellement poilante que ça les démangeait de l’expérimenter sur les barbants.
Luc Oche avait rassemblé une armée de bagarreurs bigarrée, attroupée par pedigree : pendant que, plantés à ses côtés, les piquiers kodèques formaient sa garde, la fière cavalerie rachidienne galoperait au front, talonnée par l’infanterie lourde ouille et les lanceurs de poudre à éternuer blairs. La couverture aérienne et urticante serait assurée par les artilleurs tubéreux.

Impeccable avec sa guerre plus propre que propre, Luc Oche en exclut même l’usage des armes blanches, et tout ce qui coupe, tranche, saucissonne ou écrabouille. Les colis gorgés de poil à gratter, expédiés par catapulte, étaient justes robustes pour supporter un vol en aller simple. Les barbants pouvaient se gratter pour échapper au supplice du poil à la faveur d’un assommage prématuré. La cavalcade rachidienne en compagnie du combo de combat des blairs et des ouilles s’occuperaient du repos de ces guerriers. Les rachidiens étaient équipés à l’extrémité de leurs lances de pommeaux rembourrés façon gants de boxe. Les fantasques fantassins ouilles, affublés de leurs casques et gourdins démesurés, chargeraient en compagnie des agresseurs de muqueuses blairs. Ils formaient l’embryon des futures compagnies de CRS kismares.
Les joyeux drilles se surnommaient « les soldats de mon Luc », autant par obédience pour leur cher chef qu’appétence pour l’humour potache. Galvanisés comme jamais, ils avaient une volonté de fer et étaient plein d’assurance contre le Sinistre.
Sitôt que l’émissaire eut indiqué le chemin vers son Luc, Sinistre XI s’y rendit en grande pompe, pour lui botter le derrière en bonne et due forme. Il déplaça le gros de ses troupes, le mince aussi, et puis tous ses Sinistres : son Premier Sinistre, son Sinistre de la Défense, et leur indispensable cabinet pour aller au lac Satif. Ils s’installèrent sur une rive en face, et comme il n’y avait pas le feu, le barbant prit le temps d’envoyer ses espions en reconnaissance : les agents du Maussade. Quand ces derniers lui rapportèrent que l’armée rebelle n’avait vraiment rien de tranchant, le Maussade décida de ne pas mettre le feu aux poudres. Oh ! Sinistre XI ne devint pas subitement pacifiste, mais vit l’opportunité de faire l’économie de ses fusils et canons. L’usage de l’acier suffirait amplement, à l’ancienne, les rebelles goûteraient à la lance, à l’épée, au sabre, pour finir au cimeterre. Inutile de rameuter tout le monde, le Maussade sélectionna ses fers de lance et plus fines lames. Ils se mirent en selle pour tomber sur le poil de Luc.
Bien qu’en nette infériorité numérique, l’imbu barbant ne doutait pas que ses cavaliers lamineraient les rebelles, comme ces derniers partaient à la guerre avec leur bite et sans couteau. Sinistre XI se posa à distance pour profiter du spectacle. Il se dit que tout irait au poil, que ce serait de la tarte. Un coup de corne de guerre plus tard, il sonna l’assaut dans le vacarme du beuglements de ses guerriers.
Soudain, les mugissements de ses féroces soldats se muèrent en clameurs de surprise et d’effroi. L’effrayant déboulé devient un concert de hennissements, puis un festival de cabrages et de ruades, enfin de culbutes et cabrioles. Ils étaient tombés sur le poil de Luc. Les barbants se roulaient par terre, s’arrachaient leurs pièces d’armure puis leurs vêtements pour se gratter comme des furieux. Les artilleurs tubéreux avaient tellement bien ajusté leurs tirs que la bataille fut pliée avant même que les rachidiens, les blairs et les ouilles puissent intervenir, ce qui les frustra quelque peu. Les barbants se redressèrent et parurent se ressaisir. Fausse alerte, ils courraient en direction du lac pour se jeter dedans.
Voyant que son attaque tombait à l’eau, Sinistre XI voulu chercher du renfort, mais Luc Oche et ses kodèques le rattrapèrent avant. Ne le laissant pas descendre de cheval, ils lui tinrent la bride pour lui jouer un dernier tour.
Il y a bien longtemps, dans un pays lointain, très lointain … Un homme, assurément du côté clair de la farce, parvint à remporter une guerre avec des farces et attrapes. Tout lui réussissait, il était l’élu. Il marchait sur l’eau. Mieux, Luc marchait dans le ciel ! Dans les yeux de Sinistre XI, comprenant qu’il devait renoncer à ses ambitions impériales, il n’y en avait plus guère des étoiles. Le barbant une dernière fois, tenta d’amadouer Luc en usant d’un argument d’autorité religieuse :
- « Luc, je suis ton père. »
Notre héros eu cette réplique tranchante :
- « Tu en mets ta main à couper ? »
Là-dessus, Luc saisit le barbant par la cubitière, lui flanqua une bonne poignée de poil à gratter dans le froc, puis claqua le postérieur de son cheval qui s’enfuit au triple galop. Quelle torture d’avoir le cul qui gratte sans pouvoir se permettre d’avoir le doigt qui pue. Sinistre XI passa sans s’arrêter devant le gros de ses troupes, qui éclata de rire. Le Maussade avait perdu la guerre militairement et spirituellement. Son échec était total. On entendit plus jamais parler de lui. La légende dit qu’il galope toujours en serrant les fesses pour ne pas tomber.

